mardi 16 septembre 2008

Le Petit Prince, interview de Joann Sfar


Si son film sur Gainsbourg attise notre curiosité (le tournage doit juste avoir commencé), Le Petit Prince adapté en bande dessinée par Joann Sfar est dans les librairies, après une publication pendant l’été annoncée en grande pompe.
Petite interview.

Reprendre un classique comme Le Petit Prince, est-ce comme pour un musicien reprendre un thème connu ?

Non, parce que tu changes de medium. Tout le but c’est d’expliquer qu’un livre illustré et une bande dessinée sont différents. A force de le répéter depuis des années, faut bien le prouver. Je prends un livre illustré, je le transforme en bande dessinée. Je ne change pas le texte ou très peu mais je change la mise en scène. Il y a la même transformation que si on l’amenait au théâtre. Ce n’est pas comme réinterpréter ce qu’un artiste du même terrain a déjà interprété. Je ne veux pas me substituer à Saint-Exupéry. Si tu entends une chanson de Billie Holiday interprétée par quelqu’un d’autre, tu vas comparer. Là, ce n’est pas possible, je l’ai emmené ailleurs. Je suis ravi de l’avoir fait, c’est un moment vraiment intense. Mais je l’ai fait parce qu'on me l’a demandé, je n’aurais jamais osé tout seul, je n’aurai pas eu l’orgueil. Après quand on te demande, c’est dur de dire non. Faut le faire et bien.


Comment as-tu procédé, notamment vis-à-vis des dessins de Saint-Ex ?

Toute mon idée était de ne jamais entrer en concurrence avec eux, revenir au texte. A tort ou à raison je trouvais que les aquarelles faisaient obstacle au texte. A cause d’elles, les gens pensent que c’est un texte très gentil et enfantin. Alors que c’est très mélancolique. Je fais de l’aquarelle depuis l’enfance grâce à Saint-Ex et Reiser. Justement, là, il ne fallait pas que j’en fasse mais que je montre que je n’étais pas dans la redite. J’ai voulu faire un livre qui soit plus japonais, en fait une synthèse entre le manga, les comics américain et la bd européenne. Il y a les six cases que tu trouves chez Jack Kirby, le côté trippant du manga où tu trippes sur un moment et tu vas dans l’émotion, puis les couleurs à la Tintin. Comme c’est un texte minimaliste, ça me plaisait d’avoir des couleurs faussement simples. Ce qui me plait dans le travail de Brigitte Findakly c’est que la matière, la couleur est aussi simple que dans un Tintin mais les harmonies qu’elle trouve sont hallucinantes, on est toujours dans la brillance, l’étrangeté. Car c’est un livre qu’on a fait à deux. Mais ce n’est pas un gain de temps de faire les couleurs à l’ordinateur, plutôt un choix esthétique, je dirais de narration.


Tu te sens attendu au tournant avec ce Petit Prince ?

Une fois que c’est fini, je reçois plein de lettres d’insultes, certains auteurs me disent : « de quel droit c’est un sacrilège » Les gens de la BD me disent que je suis une pute. Un auteur dont je ne peux pas donner le nom a récemment dit en interview que mon travail relève de l’art dégénéré. C’est la première fois que je passe un an sur un livre, la première fois que je travaille uniquement sur un livre, c’est un livre qui mérite d’être défendu. Je n’ai pas besoin que l’on sache que je suis sincère, c’est mon affaire. Je voudrais juste ne pas tomber dans l’aigreur à la Belmondo ou Delon, du genre « j’ai le public pour moi ». Non, je ne suis pas poujadiste. Je me considère comme un auteur exigeant et intègre, ça m’est arrivé de faire la pute mais c’était au début de ma carrière, j’avais besoin de bouffer, il fallait que je place des scénarios. Par contre, je n’ai pas peur de passer pour un imbécile, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de raconter une histoire faussement intelligente ou torturée. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de mettre de la méchanceté ou de la dureté dans un récit pour faire acte créateur. Prendre un objet simple que tout le monde semble connaître et en offrir une lecture qui n’en soit ni une trahison ni une œuvre choquante est peut-être une preuve de maturité. Mais ça serait mentir de dire que ces critiques ne sont pas blessantes. Tant que tu travailles, tu n’y penses pas. Après, on verra quelle est la part de vraie honnêteté et (je sais, ça ne se dit pas) de jalousie. Mais il y a un vrai agacement du milieu. Je suis en train de vivre maintenant ce que Bilal vivait quand je commençais ma carrière. C’est toujours quelqu’un que je considère comme intègre et honnête. Et puis à un moment certains ne l’ont plus aimé parce que ça marchait pour lui. Si c’est la seule raison pour laquelle j’agace les gens ce n’est pas très grave.


L’adaptation est très fidèle, sans clin d’œil à ton travail personnel ou autre chose…

Non, Il n’y a pas de clin d’œil, ce n’est pas un livre pour faire le malin. Il n’y a pas de préface, de postface, je n’ai même pas signé à la fin. Normalement, je date tous mes livres en les signant. Là, je n’’ai pas mis mon nom dans la dernière case. J’ai eu une espèce extase sur le petit prince, il y a un côté religieux. Mais la religion sans le petit Jésus. Cela explique comment un mec foisonnant comme moi soit sur un truc et s’y conforme de manière monomaniaque et douloureuse ! Parce qu’il y a eu une vrai traversée du désert, je me suis fait un vrai trip. J’ai lu le Petit Prince quand j’étais gamin en m’identifiant au Petit Prince. Je l’ai relu quand on m’a proposé de le dessiner et je me suis identifié à l’aviateur. Là, il y a eu un glissement assez vertigineux pour que j’aie envie d’y aller.

Tes prochains projets de bd ?

Une histoire de Chagall qui s’appelle Chagall en Russie, un conte yiddish, sauf que c’est Chagall mon héros, pris en 17 entre des communistes et des rabbins. L’autre histoire s’appelle L’Ancien Temps, qui va être un peu mon Bilbo le hobbit. Vu que l’on me met toujours dans des trips religieux, j’ai voulu faire une histoire anti-monothéiste. , je me suis dit « ok, allons-y ». Pas du heroic fantasy mais du Moyen Age, un peu comme Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley. Les personnages viennent tout droit des tableaux de Vinci ou de Brueghel. Le premier volume va sortir vers le mois de janvier et Chagall au printemps.

(toutes les images sont copyright Gallimard)

Hier soir, pour fêter la sortie du livre, Joann avait convié pour une lecture-spectacle François Morel. Pendant que le comédien lisait avec le talent qu’on lui connaît le texte, Joann dessinait (j’ai fait partie des nombreux qui ont essayé de lui voler son carnet à la fin) et deux musiciens talentueux (clarinette et contrebasse) assuraient la bande son. Difficile de ne pas en sortir ravi. Un extrait. Non, deux.



17 commentaires:

Totoche Tannenen a dit…

Intéressant.
C'est quoi un artiste dégénéré de nos jours ? Parce que quand on voit la liste des "artistes dégénérés" proposée par Wikipédia (et les nazis), il y a plutôt de quoi être fier, non ?

* Ernst Barlach
* Willi Baumeister
* Max Beckmann
* Marc Chagall
* Otto Dix
* Max Ernst
* Conrad Felixmüller
* Otto Freundlich
* Otto Griebel
* George Grosz
* Hans Grundig
* Richard Haizmann
* Erich Heckel
* Eugen Hoffmann
* Wassily Kandinsky
* Ernst Ludwig Kirchner
* Paul Klee
* Paul Kleinschmidt
* Oskar Kokoschka
* Rolf Kurth
* Julo Levin (qui mourra à Auschwitz)
* Max Liebermann
* Franz Marc
* Ludwig Meidner
* Jean Metzinger
* Paula Modersohn-Becker
* Johannes Molzahn
* Wilhelm Morgner
* Gabriele Münter
* Edvard Munch
* Hanna Nagel
* Emil Nolde
* Felix Nussbaum
* Max Pechstein
* Franz Radziwill
* Emy Roeder
* Oskar Schlemmer
* Karl Schmidt-Rottluff
* Kurt Schwitters
* Friedrich Skade
* Christoph Voll

(Tiens, je ne vois pas Jules Pascin)
C'était quoi cette interview ?
Finalement, tu en as pensé quoi de ce livre ?

Vincent Brunner a dit…

Hello Totoche. J'ai réalisé cette interview en juillet pour la promo du Petit Prince. Mais elle était destinée au magazine musical Volume et concernait principalement son rapport à la musique (voir en dernière page du numéro qui vient de sortir).
Bien sûr, on a parlé du Petit Prince et ce sont ces extraits que j'ai utilisés plus tôt.
Concernant les artistes "dégénérés", il y a effectivement rien d'honteux au contraire d'être rapprochés de Dix, Ernst et ceux que tu listes. Néanmoins, on peut s'alarmer qu'un dessinateur très connu (je n'ai que des soupçons sur son nom, tu par Joann) utilise le vocabulaire spécifique des nazis...

Li-An a dit…

Il y a des auteurs qui lisent les interviews de leurs confrères... ils en ont du temps de libre...
C'est rigolo que vous discutiez sur une citation de Sfar à propos d'une interview que vous n'avez pas lu. On se croirait chez ActuaBD...
Il existe déjà une première version de ce texte illustrée: la version du Petit Prince illustrée par St Exupéry. Une excellente version.
Pour terminer, j'ai survolé cet album dans mon Télérama (défenseur des artistes inconnus) et ça ne m'a pas accroché plus que ça sauf à la fin où j'ai été ému par la mort du Petit Prince qui... mais ?? c'était déjà dans le bouquin ça !
Évidemment, ce qui me gène dans cette adaptation, c'est que si elle a du succès, les dessins de St Ex vont être plus ou moins remplacé dans l'imaginaire de certains par ceux de Sfar. Et pire, il y aura des gens pour dire que la version de Sfar est meilleure que celle de St Ex (il y a bien des gens qui considèrent que le Spirou de Bravo est le meilleur de tous les Spirou).

Vincent Brunner a dit…

Hello Li-An.
D'abord, je ne comprends pas ta phrase sur une interview qu'on n'a pas lue mais dont on parle (vu que l'on parle de ce que Joann m'a dit et que j'ai retranscrit). Donc ta petite allusion perfide, tu te la gardes, nom mais !
Autrement, je ne crois pas que la vision de Sfar puisse se substituer à l'original, c'est clairement une adaptation d'une oeuvre immortelle telle qu'elle est. Il y a des gens pour considérer le Spirou de Bravo comme le meilleur Spirou ? Je ne l'ai pas lu mais, aussi bien soit-il, ça sonne comme une belle connerie.

Li-An a dit…

En fait, il n'y a rien à redire au choix de Sfar. Qu'on lui propose d'adapter le Petit Prince et qu'il trouve ça rigolo à faire, ça me parait honnête. Ce qui me parait plus controversial c'est que les ayants droits décident de faire une adaptation du Petit Prince pour faire de l'actu et tant qu'à faire, avec un auteur bien connu.

En fait je parlais de l'histoire d'"artiste dégénéré": comme on ne sait pas qui a dit quoi et où, pour l'instant c'est la parole de Sfar...contre rien du tout (le nom de l'artiste est intéressant parce que s'il se réclame d'un classicisme graphique, on peut rameuter les mânes des artistes honnis par les Naeis. S'il est de la même mouvance philophico artistique de Sfar, l'interprétation peut être tout à fait différente) (sans compter qu'il faudrait son avis à lui). Ce n'est pas un reproche que je faisais à toi mais au fait que Totoche rebondisse tout de suite sur les mots "artiste dégénéré" alors que finalement on ignore tout des circonstances de la chose.
Ouf !

Vincent Brunner a dit…

Hello Li-An. D'abord, maxima mea culpa pour la non comprenite, effectivement on en vient à parler d'une citation forcément un peu tronquée.
Par rapport à la volonté de redonner une vie commerciale au Petit Prince, tu as cent fois raison. Il suffit d'aller sur le site officiel, mate le merchandising !

Li-An a dit…

C'est de ma faute, je n'ai pas été assez clair :-)

Vincent Brunner a dit…

Non, non, j'insiste c'est moi qui me suis emporté sur le clavier...

Glorb a dit…

J'ai entendu une interview de Greg l'autre jour (france Culture, à plus d'un titre, podcast, merci totoche) et son discours était assez marrant à ce niveau là. Je serai pas surpris qu'il ait lâché un truc comme ça au milieu. Ca se comprend dans sa logique de vieil auteur classique mais il était vraiment aigri à la lecture de la nouvelle bd (ça a du commencer avec métal hurlant) en expliquant que les auteurs de maintenant ne savaient plus dessiner qu'ils 'en foutaient et que quand même eux les auteurs avaient eu tellement de mal à faire rentrer la bd dans les écoles, eux qu'on raillaient sans cesse, que quand même faire ça à la bd maintenant c'était un peu dégueulasse comme façon de faire.

C'était intéressant. Après il a dit qu'il trouvait que Larcenet dessinait trop bien alors je me suis dit qu'il devait être moins catégorique que çaL.

Oslav Boum a dit…

Hello Glorb. Greg, tu es sûr ? Je crois qu'il est mort il y a neuf ans...

Glorb a dit…

non non pas Greg du tout en effet ! Tibet ! Rien à voir :D

Totoche Tannenen a dit…

Il y a malcomprenite depuis le début :

- Primo : Je rebondis sur ce que dit Sfar à Oslav ... Bah oui, à priori si je lis l'article d'Oslav, c'est pour apprendre quelque chose sur ce que dit et pense Joann (et Oslav) et pas quelqu'un d'autre.

- Deuzio : Ensuite, je demande à la fin "C'était quoi cette interview ?", sous entendu "l'interview de l'auteur qui a tenu ces propos" (donc à priori j'essaie d'en savoir plus, contrairement à Actua BD (ceux qui censurent les commentaires qui ne vont pas avec ce qu'ils disent).

- Troizio : Je pensais sincèrement que l'expression "artistes dégénérés", bien qu'inventée par les nazis, étaient passée dans le langage commun et n'avait rien de péjoratif, bien au contraire (c à d contre ce qu'aiment les nazis).
(De plus Sfar admire et s'inspire de Pascin)
C'est pourquoi j'aurais aimé connaitre le contexte pour me faire ma propre idée. Si l'un d'entre vous veux bien me donner les références (par mail éventuellement)je me sentirais légèrement moins con (on peut rêver).

-Quatrio : J'aime bien, en général, les histoires écrites par Sfar. Je n'ai lu que le début du "Petit Prince" dans Télérama, je ne peux donc rien en dire ... euh ... Tu veux dire que ce n'est pas Sfar qui a écrit "Le Petit Prince", Li-An ?

Cinquio : Le meilleur Spirou, c'est celui de Nic Broca et je vous emm.... :-)

Sizio : Qui est allé profané la sépulture de Greg ? Tibet ? Glorb ? J'ai pas compris.

Totoche Tannenen a dit…

Celui-là, tu peux le publier ;-)

Oslav Boum a dit…

ça y est, c'est le souk. Déjà, Glorb fait revivre Greg et après Totoche fait des commentaires en six points, ah ah.
C'est vrai qu'avec cette interview à laquelle Sfar a fait référence (sans en dire plus), on est bien avancé. Ou plutôt, on ne peut guère avancer. Je suis désolé Totoche, j'ai laissé passer cette allusion à un autre dessinateur sans avoir autre chose que des soupçons. Glorb nous parle de Duchateau, ça pourrait être un auteur de la "vieille" génération comme lui.

Quant à l'expression "artistes dégénérés", j'avais le sentiment que l'utiliser restait malvenu mais, encore une fois, si quelqu'un a des lumières à apporter, qu'il ou elle n'hésite pas.

Quant au Petit Prince revu par Sfar (je n'oublie pas Totoche que tu m'avais demandé mon avis), je trouve que c'est une adaptation très fidèle, à la fois à l'oeuvre de St-Ex et au style de Sfar. Aucune (mauvaise) surprise.

Enfin, Nic Broca, comme tu y vas fort. Surtout au moment où ressort Coeurs d'Aciers, le meilleur des Spirou, malheureux !

Glorb a dit…

moi j'aimais bien Spirou et Fantasio par Tome & Janry. (ça c'est pour aller avec "les couleurs de Chaland sur l'incal sont trop criardes)

Mais sinon je tiens à préciser que je n'ai déterré personne contraiement à Frederik Peeters qui prend un malin plaisir à déterrer tout plein de stars, plus ou moins bien conservées sur son blog que je ne pourrais que vous conseiller : http://www.portraitsaslivingdeads.blogspot.com/

Impressionnant ces 6 points tout de même.

Oslav Boum a dit…

Bon, alors Li-An va peut-être dire qu'il garde une tendresse pour le Spirou de Fournier, Provisus celui de Rob Vel.
Bande de punks, vous n'avez jamais entendu d'André Franquin ? Je repars lire Ric Hochet...

Totoche Tannenen a dit…

Hé, m'sieur, m'sieur,dessine moi un tonmou. Vazy, alléééé, steuplè! :


http://planbd.blogspot.com/search?q=meli+melo

;-)