dimanche 15 mai 2011

Stefmel et Luz, Julie B.Bonnie

Avec Trois Premiers morceaux sans flash, Stefmel & Luz ont inventé un stimulant pour les yeux, débordés et mis à contribution par leurs comptes-rendus de concert mêlant matières photo et graphique. Car les clichés de Stefmel et les dessins de Luz se chevauchent pour retranscrire simultanément plusieurs émotions, captations inspirées de moments donnés et partagés.

Ça commence dès le page de garde du 2e volume, tout juste imprimé (à 500 exemplaires, il ne va pas falloir trainer, sinon vos yeux vont pleurer parce que vous les aurez privés de l’expérience). Entre le vrai Lemmy saisi en pleine action, immobilisé par l’objectif, et ceux, crayonnés qui gigotent autour de lui, se crée un dialogue, un récit à plusieurs dimensions. D’autant plus qu’en l’occurrence, trois années les séparent, un gouffre temporel – ceci est l’exception, la règle est que Stefmel et Luz assistent aux mêmes concerts.

Dans les marges ou la place qu’il leur reste, les mots viennent apporter le rythme, imprimer la pulsation avec leur propre musique poétique. « Comme si la fée clochette du groove avait troqué ses ailes désuettes…», « le soleil parsème d’or la grande scène de Belfort… », « plus que jamais Iggy Pop est un Saint-Sébastien transpercé par les multiples flèches que décochent encore nos fantasmes rock ».


Parmi la vingtaine de groupes représentés, on retrouve des obsessions de Luz (et sans doute de Stefmel too), comme LCD Soundsystem et The Fall – l’avant-dernière page est occupée par une émouvante photo de Mark E.Smith, capturé sans masque par Stef au festival For Noise. Peaches est aussi là, avec sa jambe dans le plâtre, Bryan Ferry aussi a droit à sa double page qui brille par son élégance.


Un des meilleurs chapitres du livre, à mon sens, est consacré à Jello Biafra montré en plein pantomime.

Je m’arrête-là, pas la peine de les citer tous (Suicide, The Hives, We Have Band, Arcade Fire…) d’autant que, pour les Parisiens, la semaine prochaine il est possible/recommandé de voir les montages originaux lors d’une soirée coolos aux Trois Baudets, entrée gratuite, avec concert de Panico, le groupe punk-funk chilien qui fait littéralement suer, DJ-set pas moins agité de Luz et dédicace du duo.

Récapitulatif : à partir de vendredi prochain, le 20 mai, commence une expo-vente de tirages, de photos, de dessins jusqu'au 20 juin, aux Trois Baudets, 64 bd de Clichy, 75018. Le soir même, à partir de 18h30, la Flash Free Party, avec Stefmel & Luz of course mais aussi Panico. Entrée gratuite.

Pour commander Trois Premiers morceaux sans flash, c'est ici que ça se passe.
Enfin, pour faire plaisir à Stefmel & Luz, une chanson qu'ils aiment bien et qu'ils m'ont fait découvrir...






La veille, le jeudi 19 mai, Julie B.Bonnie donne un concert à La Bellevilloise, pareillement gratuit. Celle qui a été chanteuse de Cornu (après avoir été violoniste de Forguette Mi Notte) poursuit son chemin avec ses chansons à la fois sensibles et légères, pétillantes et aériennes, entre folk, pop, americana, entre Leonard Cohen, Bertrand Belin et Kid Loco. Justement, sur son album, On est tous un jour de l’air, elle reprend “Famous Blue Raincoat” du premier, Julie y est accompagnée par Belin à la guitare. Quant à Kid Loco, il a réalisé et arrangé la chose.


La tentation est grande de citer Maylis de Kerangal, oui celle-là même qui a obtenu le prix Médicis pour Naissance d’un pont, oh, allez, faisons nous plaisir.

«On est tous une colonne d’air, vertébrale qui nous tient debout, qui nous tient vivants, on est même tous un jour que ça, de la buée qui brûle, un battement de cil qui déchire, la vibration d’une corde, une respiration, de la musique, une chanson de fille blonde, un air de Julie B.Bonnie». Julie a en effet sollicité quatre auteurs (Maylis de Kerangal, donc, Nicolas Richard, Mathias Enard, le dernier prix Goncourt des lycéens et Lionel Osztean) pour des textes que l'on retrouve à l'intérieur du disque. Et le disque ? Pour se le procurer, il faut aller dans une librairie du réseau parisien Librest (le Comptoir des Mots, les librairies Millepages et Millepages Jeunesse) ou aller sur le site de Librest.

Sinon, se rendre à la Bellevilloise le 19 mai constitue encore la meilleure manière.

Pour se quitter, quelques vidéos de Julie B.Bonnie et aussi le clip sanglante de Kid Loco, extrait de l'album sur lequel Julie est présente.







lundi 9 mai 2011

Appollo, Oiry & Dan Wells, adolescence et tueurs en série



C’est une drôle de période, l’adolescence. Quand on la vit en direct, on n’a qu’une envie, c’est de passer à autre chose et puis, plus on vieillit, plus on se rend compte combien on a été marqué par ces années parfois ingrates où acné et émois amoureux ont fait mauvais ménage. Objet de fascination, ce pan de nos vies qui précède-annonce-précipite la transition vers l’âge adulte inspire Appollo et Oiry. Les deux gars sont pourtant quadragénaires mais, après Pauline et les loups-garous, ils reviennent avec des personnages qui pourraient être leurs enfants* – no offense, les gars, à quelques années près, on est de la même génération.

Une vie sans barjot montre ainsi une bande de potes, entre lycée et fac, le temps d’une soirée et d’une nuit mouvementée. Comme l’un d’eux Mathieu, après avoir eu le bac, s’en va le lendemain pour Paris, cette nuit devient un espace-temps extensible pendant lequel tout semble pouvoir se passer. Un concert de rock, de la violence, du sexe, une teuf, des séances de drague pleines de timidité, de la pose, des mensonges et des éclatantes vérités.

S’ouvrant sur une magnifique séquence où Barjot fait du skate pendant que Mathieu et un autre pote discutent, cet album montre avec quel maestria Appollo et Oiry maîtrisent un sujet qui pourrait être casse-gueule. Comme un Riad Sattouf mais dans un genre et avec un ton différent.

Vous pouvez en lire quelques pages sur le site de Futuropolis. Ici, Li-An en parle bien mieux que moi. Et surtout donne l'avis de son fiston.




Mention spéciale pour les couleurs d’Oiry, même si, comme il le montre sur son blog, en noir et blanc, ses planches ont aussi de la gueule.




Allez, petit clin d'oeil, comme je sais que Une vie sans Barjot a failli s’appeler Teenage Kicks, le classique des Undertones.








En lisant Je ne suis pas un serial killer de Dan Wells, si l’on a vu quelques séries télé, on pense forcément à Six Feet Under et Dexter. La mère, la tante et la sœur du jeune personnage principal (John Wayne Cleaver, le narrateur) travaillent en effet dans une morgue et lui, John, donne volontiers un coup de main. D’autant plus que les macchabées le fascinent et qu’il se sait être un tueur en puissance (mais il se soigne et suit un psy d’où le titre... ce n’est pas un serial killer, bon sang).

Ces références narratives qui s'ouvrent dans notre tête comme des pop-up, on les oublie finalement assez vite pour se laisser bercer par le récit de Wells. Incident déclencheur : un véritable serial killer commence à sévir, signant ses crimes d’une trademark bien dégueu. Aussi fasciné qu’affolé, John tente de mettre au service de la justice ses connaissances astronomiques en matière de tueurs en série. Pas facile quand on a 16 ans et que l’on passe pour un dingo du plus beau tonneau…

Si vous êtes arrivés à me lire jusque-là, vous vous dites sans doute que voilà un auteur qui exploite comme tant d'autres un filon pas loin d’être épuisé. Sauf que Wells fait prendre à son intrigue un virage tellement déconcertant qu’à partir de la 102e page (exactement), on est ferré comme une truite imprudente se maudissant d'avoir mordu à l'hameçon. N’en disons pas plus. A part que Mr Monster, la suite, a été publié aux Etats-Unis et que ça devrait suivre aux éditions Sonatine j’imagine dans quelques mois.

Dans les remerciements, on comprend que si Wells a écrit ce livre, c'est qu'un ami, saoulé de l'entendre déblatérer au sujet des tueurs en série, l'a poussé à transformer cette passion morbide en une activité solitaire, l'écriture. Qui sait ce qui serait advenu sinon...

Ci-dessous la bande annonce du premier livre.



Pour finir, précisons que le nom du « héros » - appelons-le comme ça – a été choisi avec soin. « John Wayne » ne fait pas seulement référence à l’acteur mais au serial killer John Wayne Gacy, le « clown tueur » . Quant à Cleaver, c’est – comme Wells l’explique ici – le nom d’une famille fictive représentée dans un show télé US des 50's.

Du coup, finissons avec la vidéo de "John Gacy Jr" par Sufjan Stevens.




*Désolé pour l’absurdité de cette phrase, car, d’une certaine manière, vu qu’ils les ont créés, ce sont bien leurs «enfants ».

mercredi 27 avril 2011

François Alquier, Bob et Claire Braud


Je connais François Alquier depuis plusieurs années, depuis que l’on a écrit pour le même magazine. Il fait partie de cette minorité de collègues avec qui l’on peut discuter sans qu’il y ait des histoires d’ego, de l'esbroufe. Quelqu’un d’éminemment sympathique que l’on écoute d’autant plus quand il a un coup de cœur. Parce qu’il n’est pas là pour jouer au branché, donner dans la posture. Journaliste radio et presse écrite, il est juste curieux, à l’affût.

Il y a 5 ans, François a démarré un blog pour proposer le suc de ses interviews, tout en racontant les à-côtés du métier, les attentes dans les salons d’hôtel, les coulisses des rencontres. Bizarrement*, pour ce faire, il s’est inventé un personnage, Mandor. Et, après des centaines de post, il vient d’en réunir une cinquantaine dans son premier livre, Les Chroniques de Mandor, signé de son vrai nom (il y explique, au détour d’un chapitre, le pourquoi de son pseudo, je ne déflore pas). Dans un défilé ininterrompu, se succèdent ainsi écrivains, chanteurs, comédiens, humoristes. Et même Gotlib (que j’ai aussi rencontré dans son repaire et comme lui j’ai été ému). Le chapitre consacré à Anne Goscinny, écrit dans le style du Petit Nicolas, est également très réussi.

J'avoue, j’aurais bien aimé qu’il nous en dise sur Boris Bergman et moins sur Zazie. Même si Christophe ou Ravalec nous fascine tous les deux, je ne partage pas son goût pour Goldman, Adamo, Renaud et d’autres personnalités très respectables (devant qui je serais « sec »). Mais il y a dans le regard de François une telle bienveillance, une envie de faire briller son sujet, avec humour, légèreté mais aussi de la précision dans les questions, que je me suis laissé porter. Les chroniques de Mandor peuvent devenir de la drogue douce et déboucher sur une dépendance. Faut dire que François a de drôles d’habitude : quand l’interview est prévue en extérieur (et pas chez ceux avec qui il vient discuter), il arrive en avance, histoire de camper le décor, de prendre possession des lieux avant son interlocuteur. Ça donne parfois lieu à des quiproquos rigolos – il ne reconnaît pas Benoit Jacquot en pleine discussion avec Isid le Besco. Il y a aussi le coup où il va voir Dany Boon en plein tournage, la fois où – le fou – il avale du fast-food dix minutes avant une interview avec Axelle Red (courageux et pas bégueule, il ne nous cache aucun d’ennuis gastriques qui suivent)… Il y a aussi, ha ha, la fois où, à cause de Jean-Pierre Coffe, il se fait virer et… Bref, ces Chroniques sont riches en émotions, en éclats de rire mais pas seulement. François s’y livre aussi de manière très personnelle, à l’impromptu, et ça donne aussi à son livre son unité, son caractère. Ici, une interview instructive du bonhomme...

François Alquier - Les Chroniques de Mandor - Laura Mare Editions

Ah, j’oubliais : j’ai eu l’honneur d’être « mandorisé » pour ma bio de Jimi Hendrix (ici, à la date du 14 novembre). J’en profite pour signaler la sortie toute chaude de Bob Dylan au-delà du mythe.




J’en entends déjà qui s’étonnent et questionnent : « qu’écrire sur Dylan qui n’ait pas encore été écrit ? » Une réserve légitime si l’on oublie que Bob Dylan n’a pas eu qu’UNE vie. D’ailleurs, il n’a pas cessé en un demi-siècle de raconter un peu tout et son contraire lors des interviews… même dans ses Chroniques, précieuses mémoires aussi chaotiques que poétiques…
Surtout, comme Johnny Cash, il sera actif jusqu’à sa mort, que ça soit sur scène, en studio ou devant une machine à écrire. Un de ses meilleurs albums de tous les temps (“Love and Theft”) ne date-il pas à peine de dix ans (comme le premier Strokes, pour que les plus jeunes resituent) ?
Commençons par la fin avec ce passage aux Grammy Awards de cette année, avec les Avett Brothers et Munford & Sons. « Il sonne comme Krusty le clown », dit un commentateur.
Pas faux, pas faux.



Et maintenant quelque chose de totalement différent...
Mambo est je crois la première bande dessinée de Claire Braud et c'est exactement de ça qu'il s'agit. A force de lire des auteurs confirmés, on a souvent l'impression de parcourir un terrain balisé : ton familier, tics, pirouettes (cacahouète !), effets de styles. Si Mambo est un enchantement c'est parce qu'il reste imprévisible. J'aimerais savoir comment elle a conçu son histoire mais il vaut mieux garder le mystère. Entre Glen Baxter et Nicole Claveloux, voilà des pages pleines de vie qui répondent à leur propre logique. Au bout du compte, Braud nous parle de la société dans laquelle on vit, d'amour, mais on s'en aperçoit qu'a posteriori, emporté par les péripéties sentimentalo-absurdes de son héroïne. Ah que j'aimerais pouvoir ouvrir à nouveau ce livre les deux yeux vierges...


Claire Braud - Mambo - l'Association

Une petite chronique vidéo réalisée par un autre enthousiaste....


Claire Braud - Mambo par MickeyKuyo


*Oui, moi, j’ai démarré ce blog sous le pseudo d’Oslav Boum. Pour info (qui n’intéresse que moi), j’utilisais déjà Oslav quand je signais des bandes dessinées tout petit.

vendredi 25 mars 2011

La Présidente, Megan Abbott bis & Marianne Faithfull



Entre 1994 et 1996, Autrement a édité d’épatants albums thématiques (L’argent roi, Le Retour de Dieu, Noire est la terre) auxquels ont contribué David B, Lewis Trondheim, Thomas Ott, Fmurr, Bezian, Chantal Montellier et d’autres. C’est dans l’un d’eux qu’ont été publiées les 25 planches de La Présidente, qui a désormais droit à l’Asso à une sortie en album, dans un format bien plus grand.

1er Flashback : en 1992, à l’issue des élections régionales, c’est Marie-Christine Blandin, représentante des verts qui devient présidente du conseil régional Nord-Pas de Calais. Les écolos ne sont pas majoritaires mais un consensus à gauche a poussé sa candidature.

2e Flashback : en 1994, Blutch et JC Menu sont sollicités par Autrement pour participer à Noire est la terre.

Comme ils le racontent –ou le mettent adroitement en scène – ils partent d’abord sur la fausse piste d’une bd de science-fiction qu’ils laissent en plan au bout de quelques pages. Puis Menu a l’idée d’un reportage autour de l’écologiste qui alors le plus de responsabilités. Marie-Christine Blandin, donc. Et justement quand ils arrivent dans le Nord pour leur reportage, le président du Mali rend visite à la Présidente. Menu et Blutch héritent d’un chauffeur, rendent visite au grand-père du premier, interviewe Blandin, se rendent comptent de la complexité de la situation de celle-ci mais aussi de son courage – car elle arrive peu ou prou à imposer en douceur ses vues.
Avec ses anecdotes, ses digressions (le voyage chez le Pépé de Menu), le reportage, dessiné par Blutch et scénarisé par Menu, nous plonge dans une France qui paraît bien lointaine, celle où un le règne d’un Mitterrand presque mourant finissait en semi-pantalonnade et où le candidat à sa succession sortait du bois, Jacques Chirac. On en a pris pour 14 ans !

Pour prolonger le plaisir du lecteur, les planches initiales ont été complétées par des crayonnés, des tentatives de découpages, des croquis pris sur le vif de Blutch (avec lui, c’est embêtant, magnifique devient un cliché) et une préface fort bien sentie de Marie-Christine Blandin, devenue depuis 2001, sénatrice.

La Présidente - l’Association, 12 euros.



Je parlais hier d'Adieu Gloria et j’avais paré un peu au plus pressé. D’abord, en citant à propos de son auteur, Megan Abbott, l’influence d’Ellroy alors que j’aurais dû mettre l’accent sur Chandler ou Hammett – ce qui explique le qualificatif « vintage » employé par certains pour Adieu Gloria. Et si elle joue avec les codes, c’est en gommant toute référence temporelle ou spatiale. Comme elle l’expliquait hier à l’Arbre à Lettres (rue Boulard, 75014 Paris), l’action se situe pour elle dans une ville moyenne.
Toutes ses questions – où, quand, qui - ? – je ne me les étais posé, entrainé par le récit. Hier, je n’avais pas non plus mis l’accent sur le retournement qu’elle opère. Alors que, dans le roman noir moyen (et les films correspondant), les hommes ont le beau rôle alors que les femmes jouent les petites pépées, dans Adieu Gloria, c’est un peu l’inverse, d’où le titre original, Queenpin, le féminin de « kingpin » (« caïd » en argot).

Comme Megan est fan de The Decemberists et de REM, une petite vidéo raccord, extrait de concert à Seattle du premier groupe avec Peter Buck, le guitariste du second.




Justement, avant-hier soir, Marianne Faithfull au théâtre du Chatelet reprenait un morceau des Decemberists (celui qu'elle a enregistré sur Easy Come Easy Go avec Nick Cave), "The Crane Wife 3". Comme elle a eu l’excellente idée de renouveler son groupe – avec notamment Wayne Kramer, oui celui du MC5, tout à sa droite – le concert était très bien. Qui d’autre peut interpréter en deux heures des chansons écrites par-avec Beck, Lennon, Roger Waters, Allen Toussaint, les Stones, the Decemberists, Nick Cave, Dolly Parton et Merle Haggard ?

Mardi, au rappel, elle a repris a capella une chanson des Chieftains.

Deux vidéos, celle de "Working Class Hero" et de la reprise des Chieftains, grâce à Patrice Guino - je ne peux que renvoyer vers son blog RockerParis, cet homme passe sa vie dans les concerts.




jeudi 24 mars 2011

Killoffer, Megan Abbott, Tyler the Creator

Ouh là, ça fait quatre mois que je n’ai pas honoré ce blog fourre-tout d’une petite bafouille. J'ai des raisons valables - des livres dans les tuyaux - mais pas d'excuse. J'avais pourtant plein de choses à raconter (notamment sur le festival d'Angoulême où j'ai animé des tables rondes et des "rencontres dessinées"). Tant pis, ça reviendra dans le fil de la conversation, encore plus décousue qu'avant.


Aujourd’hui même a lieu le vernissage au Point Ephémère du maestro Killoffer à partir de 18h30 (quai de Valmy dans le 10e à Paris).

Je risque d’être méchamment à la bourre car, avant, je serai à l’Arbre à lettres, 14 rue Boulard dans le 14e, pour assister à une rencontre avec Megan Abbott.


Il y a pas dix jours, je ne connaissais pas encore cet auteur américain mais j’ai été alerté par Nicolas Richard, l’homme de goût qui a traduit son dernier roman paru chez nous, Adieu Gloria (éditions du Masque).

Le week-end dernier, petite session de rattrapage express entamée par Absente, publié il y a deux ans chez Sonatine et maintenant dispo en Livre de poche. The Song Is You (titre original) est du pur roman noir qui nous emmène à Hollywood à la toute fin des 40's.Quelques années avant l’intrigue de L.A. Confidential auquel on pense presque immanquablement (c’est un compliment).

Une starlette qui disparaît, des acteurs soupçonné d’avoir commis des horreurs…Docteur en littérature anglais et américaine, Megan Abbott n’a aucun de mal à plonger le lecteur dans l’atmosphère du roman noir à l’ancienne tout en se réappropriant ses codes.




Elle y arrive encore mieux avec Queenpin qui vient de sortir sous le titre d’Adieu Gloria. Raconté à la première personne. Une jeune fille de bonne famille partie pour être comptable saisit la première occasion pour connaître une vie tumultueuse et devient la « pouliche » de Gloria Denton, femme fatale qui bosse pour le milieu. Là (merci Nicolas !), le style de Megan Abbott s’épanouit complètement, des images en peu de mots, des raccourcis qui ont de la gueule, une musique qui reste gravée dans la mémoire.

« Joue-la en douceur et avec élégance, m’intimai-je. Bing Crosby dans un hamac ».



Autre citation. « Cette femme est destinée au panthéon des auteurs de romans noirs. Peut-être même ira-t-elle plus loin encore ». Ça, c’est d’Ellroy à propos d’Abbott.


Finissons avec quelque chose qui n’a rien à voir, le clip de Tyler The Creator et son passage chez Jimmy Fallon il y a un mois. Du hip hop californien qui ne ressemble pas à du hip hop californien, des jeunes qui ne respectent rien et écrivent leur histoire. Gracias.




samedi 18 décembre 2010

Blind Test avec !!!


C'était un matin de juillet. Fatigue, jet lag, gueule de bois… Nic Offer (4e en partant de la gauche sur l'image), le chanteur de !!! envoyé en émissaire, avait plein d’excuses ce matin-là pour être largué. Au contraire, il m'a étonné et, malgré lune bonne blague scabreuse, s’est affirmé comme un sacré client.
Il ne faut pas se fier aux caractères hédoniste et euphorisant de Strange Weather, Isn’t It ?, conçu en partie à Berlin. Ce cocktail secoué dance-rock (appellation par défaut) abrite une bande d’érudits, à l’aise sur tous les terrains, dont les plus expérimentaux.

Klaxons “Flashover” 2010



"Leur premier album a été un des mes favoris niveau brit-pop. Ils ont une vraie fraîcheur, un sens de la mélodie que j’aime beaucoup.
Ce morceau sonne un peu pareil que ce qu’ils ont sorti avant, sauf qu’ils ont enclenché le bouton Ross Robinson (producteur metal, impliqué sur l’album, ndr).
Je ne comprends pas pourquoi ils ont travaillé avec lui. Robinson, je crois qu’il essaie de te faire pleurer en studio avant de te faire enregistrer ta partie de guitare… Il ne m’avait guère impressionné en produisant The Cure.
En même temps, je crois que The Cure a arrêté il y a longtemps d’écrire de bons disques. Pour revenir aux Klaxons, ils sont sous pression et très attendus, c’est peut-être pour ça que Robinson a été sollicité… "

Einstürzende Neubauten "Haus der Lüge" (1989)



"Des punks arty avec de grandes idées… ils ne pouvaient venir que de Berlin. Bien sûr que je peux prononcer correctement le nom de ce groupe (il s’exécute, ndr) !

Ce qu’ils font nécessite quand même que tu sois dans une humeur propice. Difficile parfois d’écouter un album entier ! Mais leur musique ne m’a jamais semblé étrange.

Notre ingénieur du son à Berlin nous a raconté plein de choses sur ce groupe. Par exemple, Einstürzende Neubauten a enregistré avec le producteur Gareth Jones qui a enchaîné juste après avec Depeche Mode. Dans ses bagages, Jones avait un clavier rempli de samples de Neubauten. Ça a tellement plu aux mecs de Depeche Mode qu’ils ont composé leurs chansons pop avec. Mais leur album à eux était naze…"



Talking Heads “Zimbra” 1979



"Tu peux voir une très bonne version live sur youtube,chez David Letterman. Sur album, elle est bien, mais en live ils la jouent avec plus de muscles.

Parmi tous les groupes auxquels on a été comparé, c’est vraiment celui que je respecte le plus. Ils sont très excitants comme Bowie ou Blur, parce qu’ils ne font que de changer. Leurs rares ratés surviennent justement dans les périodes où ils n’ont pas évolué.

David Byrne peut être considéré comme un héros, il fait partie de ceux dont on continue à écouter la musique… à part peut-être son dernier projet avec Fatboy Slim. Il s’occupe aussi de Luaka Bop, un label dont certaines références ont changé ma vie. Comme le best of de Tom Zé. Quand la fille d’Allan (autre membre de !!!, ndr) est née, je lui ai acheté cinq cds dont celui-là".

Bonus


Jimi Hendrix “Mannish Boy” 1969



"C’est Jimi Hendrix ? Plutôt vers la fin, non ? J’ai des morceaux de lui dans mon Ipod.
Bien sûr, quelqu’un d’important. Mon album favori a toujours été Axis Bold As Love.

Une histoire amusante, la dernière fois que j’étais à Paris, j’allais chier et je voulais y aller en écoutant de la musique, j’ai mis « Voodoo Chile » (qui dure un quart d'heure) je suis descendu au lobby en disant « i take a Voodoo Chile shit ». Voilà, mon histoire sur Hendrix...

C'est quelqu’un que tu gardes à l’esprit au titre de l’inspiration. Même si tu ne sonnes pas comme lui. Il est utilisé comme l’instrument de mesure dès qu’il s’agit de parler de quelqu’un qui utilise son instrument différemment. aussitôt c’est « man, c’est le Jimi Hendrix de l’accordéon »".

Arthur Russell “Let’s Go Swimming” (Walter Gibbons mix) 1986



"Tout le monde s’excite un peu trop à son sujet. Il a écrit de très belles chansons comme “That’s Us/Wild Combinations” mais il existe des producteurs de disco plus incroyables, auteurs, sans prétention, de morceaux plus excitants que les siens.
A propos de Russell, les gens se complaisent dans le théorique : « voici du disco qui n’est pas frivole, de l’art véritable». Ce qui est vrai, c’est que le disco reste sous-estimé en tant que musique cérébrale. Alors que, à partir du moment où tu mets un beat, tu peux ajouter tout ce que tu veux, dont des choses très intellectuelles".

Aphex Twin, "Come to Daddy" 1997



"Ça fait longtemps que je n’avais pas écouté ce morceau. Non, je ne l’ai jamais rencontré. Le côté amusant d’avoir été signé sur Warp Records, ça a été de nous retrouver à côté des quelques artistes électro qui nous avaient inspirés. Comme nous venions du punk, les boîtes à rythme et les synthés n’étaient absolument pas autorisés, ce n’était pas du tout cool. Aphex Twin et Daft Punk ont été les premiers artistes techno que j’ai pu apprécier malgré mes racines punk".

David Bowie “Warszawa” 1977



"Ah, je pensais que c’était la chanson des Walker Brothers, « The Electrician », une chanson des Walker Brothers. Ce qui est bizarre avec Low, c’est que je n’ai jamais écouté sa deuxième partie.

J’aime les trucs ambient de Brian Eno mais pas quand il en composait avec Bowie, comme ici. Les mélodies sont moins subtiles, trop grandioses.

En fait, mon album berlinois préféré, c’est The Idiot. Le côté brut et primaire d’Iggy, le cerveau de Bowie, la synthèse parfaite.

En partant à Berlin, nous ne voulions pas imiter ces gens-là, ça aurait été un échec. L’idée était de ramener quelque chose de neuf.

J’aurais bien aimé que l’on collabore avec Eno, quelqu’un de Warp lui a fait suivre un de nos albums – pas mon préféré, hélas. On m’a expliqué qu’en écoutant un groupe, Eno réfléchit instantanément à ce qu’il peut lui apporter. Cela dit, qu’est-ce qu’il a cru pouvoir faire avec Paul Simon ou Coldplay ? Il est arrivé à un moment de sa carrière où il semble davantage là pour recevoir des récompenses qu’innover (au moment de l'interview, Nic semble ignorer que le prochain Eno sortira sur Warp)


En mini bonus "The Electrician" des Walker Brothers



Pour finir le clip d'"AM/FM" de !!!

jeudi 25 novembre 2010

Des kilos de mangas

(ci-dessous autoportrait d'Hokusai que l'on trouve au musée du Louvre)


Ça sert toujours à quelque chose d’être un ignare. On peut découvrir à n’importe quel moment un artiste à la carrière phénoménale, être ébloui par ses œuvres toute une journée. puis les semaines qui suivent. Après, faut pas clamer trop fort - "je viens de de faire connaissance avec un génie mort il y a trois siècles… ah, tu, il est connu ?". Ou alors adopter l'humble position de l'inculte et se flageller à coups de bambou en se repentant. Troisième solution : se foutre de son ignorance et se féliciter d'être enfin en contact avec ladite oeuvre.

C’est ce qui m’est arrivé – l’ignare c’est moi et plutôt deux fois qu'une– dimanche dernier en lisant le manga de Shotaro Ishinomori retraçant la vie d’Hokusai, maître de l’estampe japonaise du XVIIIe-XIXe siècle.
Sur près de six cent pages, y est donc racontée la folle vie d’Hokusai, dessinateur et artiste éternellement insatisfait qui n’a cessé de chercher son style et, pour symboliser ces étapes, a changé de nom à tour de bras (il aimait signer « le vieux fou de la peinture »).




Ishinomori (mort en 1988 !) dont le style est dynamique et formidable, montre l’exigence du jeune peintre et graveur, ses aspirations, les travaux alimentaires puis le moment où il devient un auteur à la mode. Ses peintures érotiques lui valent pas mal de groupies, son nom est sur toutes les lèvres, il fait école, a des disciples. Mais très vite, il casse tout, offre son nom de vedette à un autre pour mieux redémarrer. Non seulement ce manga est passionnant mais il laisse voir au détour des pages des œuvres du vrai Hokusai. Un peu comme si Li-An, David B ou Emmanuel Guibert dressait la vie de Gus Bofa en reproduisant ses dessins…. Enfin, au sujet d'Ishinomori, je n'ai pas encore compris s'il a inclus des vraies reproductions ou a carrément imité les estampes originales.


En effet, les estampes d'Hokusai étaient en couleur, au contraire du manga - ignorant, je vous ai prévenu.
Ici, un classique - on me l'a dit -d'Hokusai (personne ne suit, bon sang) :
"La grande vague de Kanagawa" ("la vague", pour les pressés), premières estampe d'une série de 46 intitulée Les 36 vues du mont Fuji" - vers la fin de sa vie, Hokusai a fait une fixette sur le mont Fuji, entrainant ses disciples interloqués qui n'y comprenaient rien.

Ici, autre classique mais bien plus vieux, quand Hokusai était dans la force de l'âge et emballait comme un malade, sa veine érotique et troublante : "Le rêve de la femme du pêcheur"

Retour au chemin de l’ignare… Refermant le livre, je me dis : incroyable, cet Hokusai ! M'étonne, les historiens de l’art affirment qu’il a influencé Monet, Gauguin, Van Gogh, des artistes avec qui - j'en fais une affaire personnelle - je ferai bientôt plus ample connaissance...

Pour en voir plus d'Hokusai, ici une exposition virtuelle grâce à la B.N.F. !

Poursuivons maintenant avec Ishinomori qui, en plus d’être le créateur de San Ku Kai (oui, « c’est la bataille »*), a aussi à son actif des palanquées de pages de manga .

Cet ancien disciple de Tezuka – ce qui explique la parenté de leurs traits – a publié Cyborg 09, édité en France depuis l’année dernière – pas encore lu – mais aussi les aventures de Sabu & Ichi. Imaginez, à l’époque d’Edo –ancien nom de Tokyo, entre le XVIIe et XIXe siècle - un jeune détective, Sabu, à qui échoient tous les crimes un peu crapuleux. Heureusement, il est aidé par Ichi, un aveugle et vrai champion du sabre dont le vrai métier est…. masseur. Entre 1966 et 1972, Ishinomori a raconté leurs histoires sur un canevas maintes fois reproduit – découverte du crime, intervention des héros, réflexion autour d’un jeu, le shogi (les échecs japonais, grosso modo) mise à l’index du ou des coupables, bonne séance de baston sanglante à l’issue duquel nos deux héros toujours triomphent… Répétitif ? Of course. Cette routine -les histoires courent sur une trentaine ou une soixantaine de pages - peut autant séduire que lasser. Perso, j'y trouve le charme d'un Spirit japonais, avec ce mélange entre les ingrédients comiques -voire cartoonesques - et des personnages fantastiques (même si, à la révélation, il ne reste plus que des motifs bassement humains).



Plus on avance dans le recueil (1200 pages), plus Ishinomori montre une inventivité incroyable pour exploser son carcan, se servant avec beaucoup de poésie de motifs graphiques comme des boucles, des repères. Ci-dessous une double page où l'on voit Ichi en flashback (les pages ont été noircies volontairement par un esprit malin)

* Allusion à ce satané refrain entré dans le disque dur des plus de trente-cinq ans

Dans la série "Ils sont fous ces mangakas"....

L’imagination de certains me sidère. Rien ne leur fait peur, les scénarios les plus invraisemblables, les mélanges des genres les plus casse-gueule… ils foncent et parviennent à t’emmener dans leur monde tordu. L’intrigue de Death Note était déjà pas mal twisted et morbide mais Deadman Wonderland la bat (presque) à plate couture.

D’abord, il y a un pitch plus que complexe : l’histoire d’un gamin accusé d’avoir tué tous ses camarades de classe – sauf que c’est pas vrai, le coupable c’est un mystérieux «homme en rouge » - et se retrouve dans un prison ouverte au public. A l’intérieur, on y meurt joyeusement tandis que les spectateurs croient que c’est du chiqué, on inocule un poison aux prisonniers qui, s’ils n’avalent pas un antidote tous les trois jours, perdent la vie. Bien sûr, la matonne en chef est sexy et cruelle, le personnage principal cache en lui un super-pouvoir et – j’oubliais – Tokyo a été ravagé dix ans plus tôt par un tremblement de terre…Très gore et intrigante, cette série a son trailer...






Bien plus sage mais très instructive, voici Bakuman, la nouvelle série de Tsugumi Ohba et Takeshi Obata, les auteurs de "Death Note" qui, là, nous montrent de l'intérieur la vie de la revue de référence au Japon, le Weekly Shônen Jump où ont été prépubliées Death Note, Naruto, et plein d'autres. Pour enrober ça, les auteurs ont utilisé un peu de guimauve mais ça fonctionne très bien. L'occasion de s'immerger dans une industrie narrative fascinante.





Et pour finir avec de la musique, le nouveau clip de Don Rimini, le producteur electro dont chaque sortie est à guetter. La vidéo est bourrée d'images subliminales à repérer...

Whatever / Don Rimini from Lionel Hirlé & Grégory Ohrel

That's all folks